YEUMBEUL ET SA DECADENCE
D'un village traditionnel heureux à un lieu de relégation
A ceux qui s'intéressent de prés à " L'état de santé " de la société sénégalaise, je propose de regarder du coté de Yeumbeul. Cette localité de plus de 200.000 habitants situés dans la banlieue dakaroise est aujourd'hui un laboratoire idéal qui se prête à une analyse " comprimée" des effets pervers des transformations et mutations sociales dans les espaces périurbains et urbains du Sénégal.
Yeumbeul : un village heureux
Jadis, la marque principale du village fut l'homogénéité sociale et culturelle de ses populations. Des origines communes réelles ou imaginées, une conformité des convictions, des interprétations de la réalité, des conduites et pratiques communes avaient été les conditions favorables déterminantes a la formation d'une forte communauté morale et sociale. Les habitants de Yeumbeul, partagés entre plusieurs activités (agriculture, maraîchage, commerce, transport, employés de bureau...etc.) menaient une vie simple, loin des tumultes aliénants de la ville- capitale Dakar. Gagner sa vie honnêtement, bâtir un foyer heureux et stable, éduquer ses enfants, pratiquer sa religion, ses loisirs sains, participer aux activités collectives et civiques étaient à la portée de tout un chacun.
Aussi, les mécanismes de production et de diffusion de comportements et de modes d'action référentiels et intégrateurs fonctionnaient bien ; si bien qu'ils devinrent, avec le temps, une partie prenante de l'habitus social des populations .Chacun dans le village se faisait dans l'action quotidienne et le discours, symbole vivant et gardien des valeurs communautaires.On pouvait parler d'une éthique yeumbeuloise du comportement de soi et du comportement de soi à l'endroit d'autrui. Reconnus et respectés ici et ailleurs à cause de leur haute probité morale et de leurs performances exemplaires dans leurs domaines d'activités respectifs, nos pères et nos mamans constituaient la fierté de la localité. Ils étaient ceux qui tiraient le village moralement et socialement vers le haut. A Yeumbeul ,chacun se vantait à raison d'être un authentique " DOMU NITT KU BAKH '. Parmi les jeunes du village, beaucoup s'étaient engagés dans des projets académiques et/ou professionnels rigoureux, soutenant et légitimant leurs ambitions et espoirs de réussite sociale.Des situations qui leur offraient toutes les raisons d'éviter ce qui pourrait en compromettre la réalisation .La déviance sociale étaient encore un phénomène marginal et de ce fait " invisible".
Etait forclos dans les relations sociales et les interactions quotidiennes le recours à toute forme d'incivilité. Je pense ici à la diffamation, à la dénigration et à la violence physique gratuite tenue comme étant la forme la plus primitive de la négation de l'autre. Si d'aventure, un malentendu ou un conflit naissait entre voisins, le délégué de quartier ou l'imam d'une des principales mosquées de la localité faisait office de "KADI/XALI". La décision qui résultait des délibérations (auxquelles participait un groupe de notables) était reconnue et respectée.
Les parties entrées en conflit ou entretenant le malentendu n'avaient jamais le sentiment de se soumettre à une force ou autorité publique était une sorte d' ultima ratio.
Désenchantement et basculement des valeurs
Aujourd'hui, la localité n'est plus ce qu'elle était. On a l'impression que ce qui jadis constituait l'éthique Yeumbeuloise s'est effrité peu à peu jusqu' à ne plus représenter que de vagues réminiscences dans nos esprits. La localité additionne les handicaps sociaux qui s'accroissent de jour en jour. Son environnement se dégrade. L'influence des valeurs communautaires et des normes sociales sur les individus s'érodent. Les habitants découvrent le dénuement social et moral. Que s'est - il donc passé ? Comment rendre compte de tous ces basculements négatifs qui s'opèrent sous nos yeux ? Comment expliquer la fulgurance de leurs dynamiques ?
Au cœur de ce qu'il convient de nommer le drame yeumbeul ois, se trouve un double mouvement de ruptures des équilibres : saturation du cadre géographique, cumul des difficultés sociales et crise des institutions sociales de modelage des comportement et des modes d'action d'une part et leurs conséquences sur les structures psychiques des populations d'autre part.
Démographie galopante et manque notoire d'infrastructures
Situé non loin de Dakar, Yeumbeul est victime de sa proximité avec la capitale.
Aussi est-il devenu dans l'espace périurbain dakarois, un important carrefour des routes de l'exode rural et de ceux des mouvements de populations à l'intérieur de la region.Ces déplacements massifs de populations venues d'ailleurs, combinés à une forte natalité locale, ont, entres autres, engendré dans une courte durée ,un surpeuplement de la localité. Une explosion démographique à laquelle le village ne s'était pas préparé demeure aujourd'hui un facteur inquiétant quant à son avenir. Yeumbeul est aujourd'hui sur occupé .Des populations aux moyens et possibilités chroniquement insuffisants s'entassent dans un espace réduit ; espace ou il manque presque de tout.
L'accroissement de la densité démographique n'a pas été accompagné d'une élévation ( ne serait ce que minimale) quantitative et qualitative des infrastructures existantes. Qu's'agisse de routes, de structures de santé ou scolaires, de réseaux d'assainissements publics, le dénuement est presque total : ordures et autres déchets sont très souvent déposés dans les rues , lesquelles sont devenues de jour comme de nuit , des lieux d'aisance à ciel ouvert .
Un phénomène qui, sans doute, est à la base de la détérioration extrême des eaux souterraines locales. Il n'est pas nécessaire d'être un spécialiste des questions relatives à la santé humaine pour être conscient des dangers que cette eau constitue pour les populations yeumbeuloises.Sur la principale artère du village, des véhicules (cars ndiaga ndiaye, supers, taxis clandos) dont la plupart devait être retirée de la circulation (ceci pour le bien-être des usagers des transports en commun) se fraient difficilement le passage. Cette rue qui traverse le village, devient, le matin, le théâtre de scènes surréalistes .Hommes, femmes et enfants cherchant à joindre lieux de travail et/ou écoles situes hors de la localité, n'esquivent aucun risque, aucun danger pour trouver place dans les cars partant pour Dakar.
Influences de la désorganisation sociale sur l'économie psychique des populations.
Réduit est devenu le nombre d'individus et de groupes d'individus capables de s'offrir ou d'être perçus à juste raison comme modèles. Les références ont disparu : morts, pris en otage par la vieillesse et la maladie ou émigres vers d'autres horizons .Des héritiers sans testaments et des " DOXANDEM " (terme péjoratif et stigmatisant désignant les yeumbeul ois " récents ") tous mus par la recherche de profits matériels, se disputent pouvoirs et prestiges dans le village. Dépassés par les événements, les habitants laissent faire. L'inertie de l'organisation phare du village, l'Union des Frères de Yeumbeul (UFY), est un des indices marquant de cette apathie des populations .Révolus semblent être les temps ou cette association cinquantenaire mobilisait les grandes foules.En panne d'idées et de visions nouvelles, incapable d'attirer de nouveaux membres jeunes et dynamiques, l'association a laissé le terrain à des personnes dont les actions nuisent plus le village, qu'elles ne le servent.
Les rues de la localité, jadis lieux sociaux de la convivialité, de la cordialité, de la célébration et de mise en scène permanente des liens de parenté, de voisinage, des affinités et amitiés, sont devenues aujourd'hui des aires dominées par les relations marchandes.Prises en possession par un secteur informel aux contours chaotiques et des populations cherchant à fuir l'inactivité, les rues de la localité sont des espaces ou, selon les mots de ADAM SMITH " chacun est commerçant ".
La permissivité y est très grande ; ceci aussi bien au niveau des actes que celui de la rhétorique.Devenus des espaces de la violence, ces lieux sont pour une grande partie de la population locale, une source constant d'inquiétude et de peur : la peur de se faire humilier, de se faire violenter, de se faire détrousser de ses biens .A certaines heures de la nuit, certains de ces espaces se transforment en " no goes areas " ; c'est-à-dire des lieux ou l'on ne peut pas être présent sans risquer sa vie .Un bon nombre des acteurs et groupes d'acteurs qui sont présents développent des comportement et des modes d'actions marqués par le plaisir de l'attaque et la provocation, le défi, l'excès et la transgression volontaire. Une libération des instincts et effets qui semble disposer chez beaucoup de personnes d'une haute valeur d'affirmation identitaire : je transgresse , je suis .La peur de cette violence et l'angoisse qu'elle entretient ont amené un bon nombre des habitants de la localité à se doter de moyens défensifs de la violence.
Certains cherchent à se procurer par le sport et d'autres activités, d'une force physique servant d'outil de la violence et de rempart contre la violence. Ceux qui ne s'engagent pas dans cette mise en jeu du corps au service de la violence se constituent un ensemble d'artefacts pouvant remplir les mêmes fonctions. L'architecture défensive des maisons et commerces, avec leurs barreaux, grilles et rideaux de fer est révélatrice de cet état de méfiance et de peur générale qui règne dans la localité .Malgré le poste qui a été installé dans la localité et l'existence d'une brigade nationale non loin, à Thiaroye Gare, l'autorité publique peine à réglementer l'usage de la violence dans les espaces publics,ce qui participe à l'érosion de sa légitime aux yeux des populations qui se sentent laissées à elles-mêmes.
Le lien stratégique entre l'abandon chez chaque citoyen d'une partie de ses libertés et l'accomplissement par l'Etat d'une fonction de protection s'en trouve rompu. Cet engagement des citoyens n'est valable qu'aussi longtemps que l'Etat est en mesure de les protéger, de les préserver de l'angoisse et de la peur de violence de tous contre tous ; car, comme le faisait remarquer THOMAS HOBBES dans son " Léviathan " protéger sa vie, celle de sa famille et ses biens est un droit naturel qu'aucun droit, qu'aucune législation ne peut suspendre.