Contribution: Comment "dépanner" le système démocratique sénégalais ?
Démocratie : s'il existait un panthéon des termes magiques, en voilà un qui y trouverait une place de choix ; il pourrait même en être le fleuron. Rarement un mot n'a suscité autant d'espoirs, nourri autant de désillusions et incité à autant de confrontations, parfois nébuleuses, souvent ésotériques mais toujours passionnées sinon passionnelles ".
Jacques BaguenardQuel difficile exercice que de se prononcer sur un sujet comme la démocratie où les divergences pèsent plus lourd en termes d'approche et de conception que l'on se fait. S'il y a un mot aujourd'hui malmené au pays de la ?Teranga? et interprété de mille manières, c'est bien la démocratie. Depuis l'avènement de l'alternance, si d'aucuns, en l'occurrence les citoyens se réclamant de la mouvance présidentielle continuent de regarder le pays comme une nation où souffle le vent de la démocratie et de la liberté privée et collective des citoyens et où il n'y a plus de place pour le malheur, d'autres, - et c'est sans doute la majorité -, trouvent au contraire que la démocratie sénégalaise est en panne. Pire, soutiennent encore certains, cette démocratie-là est même sacrifiée et n'honore plus l'image du Sénégal. Cette démocratie est trahie parce qu'elle va effectivement mal : hissée à un haut sommet le 19 mars 2000 au moment où la grande Amérique " pataugeait " dans le litige électoral avec le comptage mécanique des bulletins de vote, cette démocratie est malheureusement très vite tombée bas. Ainsi chacun juge. Chacun conçoit le modèle démocratique sénégalais comme il l'entend. Parfois comme ça l'arrange et ce, selon sa sensibilité politique ou ses intérêts personnels. Mais pourquoi donc des citoyens d'une même nation et de surcroît partageant un commun vouloir de vie commune ont-ils autant de divergences de vues sur la politique ? Tout simplement, parce que leurs intérêts diffèrent ? Notre contribution va donc consister ici à remettre en question la notion selon laquelle un conflit idéologique est une lutte entre les bonnes et les mauvaises idées pour reprendre le politologue Boris Diewel.
Selon notre propre lecture de l'actualité politique sénégalaise ces dernières années, nous confessons que notre démocratie semble évidemment trahie et ce, pour plusieurs raisons :
- l'élite politique beaucoup plus préoccupée par des intérêts personnels et des ambitions démesurées mais aussi une élite en carence d'idéologies ;
- l'élite intellectuelle qui renonce à sa fonction critique et ce, sans doute pour des raisons encore suspectes ;
- le peuple qui, par ignorance, par maladie de profits ou par fatalité selon le cas, se laisse gouverner les yeux fermés.
Voilà les grandes failles qu'il faut corriger pour soigner notre modèle démocratique car il ne fait aucun doute que du comportement de la société elle-même, découle l'état de la démocratie d'un pays. Comment donc révolutionner ces comportements ? Il faut sans doute l'exacerbation du sentiment national pour rendre aux citoyens la fierté d'être Sénégalais. A partir de là donc, chacun prend conscience de diagnostiquer les valeurs qu'il doit porter aussi bien individuellement que collectivement. Ces valeurs, en dehors du cadre familial ou social tout simplement, doivent être enseignées à l'école car c'est à partir de là où se concrétise véritablement la formation du citoyen.
Il faut donc dans ce cas, plus de réalisme dans la consolidation de la démocratie. Si celle-ci reste à conquérir, il s'agit de prime abord de définir les principes politiques qui fondent et permettent la vie de la Cité dans une parfaite harmonie. Il faut donc nécessairement réfléchir à cette démocratie en elle-même et sur ce qui la mine, l'affaiblit ou la limite. C'est pourquoi nous pensons que la tenue des Assises nationales par une partie de l'opposition et de la société civile aurait pu être une belle occasion de relever certains défis si le pouvoir s'y était associé sans réserve.
Sans aucun doute, la seule première thérapie possible pour panser la puante plaie africaine (et pas sénégalaise seulement !) dans la gouvernance de nos Etats devrait commencer par la modification des rapports entre le gouvernement et le peuple. Sans rentrer dans l'analyse psychologique ou psychiatrique, nous ne nous attarderons pas sur la recherche des motivations réelles du président Wade pour justifier ses agissements dans la gestion du pouvoir mais tout de même, notre conviction est que l'ex-messie du paysage politique sénégalais s'est lourdement trompé et c'est son égocentrisme exagéré lui faisant croire qu'il n'a pas d'égal au Sénégal qui a profondément porté atteinte à l'état de notre démocratie. Car lorsqu'aucune idée autre que celle du chef ne compte dans la vie publique, il va sans dire que c'est la démocratie elle-même qui en prend un grand coup. Bien évidemment, le président Wade s'est trompé de se comporter en Homme-dieu et ce, en se croyant capable de faire du Sénégal ce qu'il veut. Il s'est trompé en croyant que tout le peuple le suivrait comme des moutons de panurge. Hélas non ! Le peuple sénégalais sait bien sanctionner les " mensonges " et pour cela, les élections locales du 22 mars 2009 ont bien servi de preuve même si, bien entendu, nous n'avons pas donné la seule lecture à la vérité des urnes qui en a découlé. Notre démocratie a été trahie parce que le soleil qui s'est levé le soir du 19 mars 2009, donnant l'espoir d'une bonne météo politique pour l'avenir du pays, a malheureusement très vite cédé à des comportements antirépublicains de la part des tenants du pouvoir qui ont vu leur accession au pouvoir comme une chance, nous dirons une aubaine à saisir, plutôt que de s'évertuer à poursuivre le chantier démocratique et à donner l'espoir aux futures générations. Nous avons énuméré un certain nombre de mesures pour redonner le souffle au pacte républicain qui fait revivre la démocratie mais en tout état de cause, l'urgence n'est pas en tout cas de casser, de blesser ou de vilipender qui que ce soit car même si la responsabilité découle en premier ressort du pouvoir qui se doit de donner l'exemple, il va sans dire qu'il y va de l'intérêt de tous, d'inventer une nouvelle citoyenneté qui ferait preuve d'un réel civisme patriotique. Ce qui nous fait croire que le vrai problème n'est pas de changer impérativement des têtes, mais de renouveler l'orientation politique, de proposer un autre chemin car le souhait de chaque peuple est toujours que son président trace un grand dessein qui fasse l'objet d'une dynamique citoyenne pour dégager un vrai projet de société conçu et mis en œuvre par et pour lui en l'occurrence le peuple. C'est ce qu'ont tenté les organisateurs des Assises nationales : instaurer un dialogue républicain et proposer une politique autrement. Seulement, certaines conclusions desdites assises nous paraissent toutefois impertinentes. En effet, dans l'une des grandes lignes de ces assises, l'on préconise que le président de la république ne soit plus issu d'un parti politique. Comme si la corruption vient des partis politiques ! Non, elle vient des hommes eux-mêmes et par conséquent proposer une telle démarche serait synonyme de méconnaissance des vrais problèmes politiques du pays. Certes, on n'aurait peut-être pas tort de craindre que le fait que le président de la république soit en même temps chef de parti, soit effectivement source de conflit d'intérêt entre la cause nationale et la cause du parti. Si on s'en tient là, il y a bien une bonne raison de justifier cette thèse car la preuve est que le pouvoir sénégalais en place n'a pas su distinguer les deux pôles " parti au pouvoir " et " pouvoir ". Le Sénégal sous Wade a été confondu au parti de Wade. Et pire d'ailleurs, les intérêts du parti priment sur ceux de la république. Nul besoin de revenir sur tous les sketches politiciens qui ont brillé en médiocrité civique dans le paysage politique sénégalais. Point besoin également de revenir sur l'attitude des parlementaires qui voient leur mission comme étant celle de la défense des intérêts du Pds et surtout de son chef le président Wade. Résoudre donc cette crise morale au sein de l'élite politique ne saurait simplement trouver la solution en élisant un président indépendant des partis politiques. Non ! Il convient simplement comme nous l'avons déjà soutenu dans un de nos écrits " de donner un nouveau visage à la politique sénégalaise. Un visage qui n'est pas réduit à mal jouer la politique, un visage qui interdit de faire de notre pays un théâtre de déchirures politiques. Un visage qui autorise les différences (ethniques, confrériques et religieuses). Une politique fondée sur la raison, la responsabilité et le réel désir de vivre ensemble une nouvelle ère. Enfin une réalité qui renvoie à l'attitude des opérateurs politiques et donc à la raison, à la responsabilité pour le seul intérêt de la république ".
Par Totala Djimou
Citoyen du Monde.
Lu pour vous par Blaise MARENA
blaisemarena@yeumbeul.com